Les Aventures de Jon : saison 1 - épisode 1

Une aventure presque à la maison

11/19/202413 min read

*** Le premier jour du reste de ma vie ***

Tout le monde a déjà entendu cette expression que l'on utilise pour marquer un changement et le fait de se tourner vers le futur. C'est un peu ce que ce voyage représente à mes yeux, moi qui commence aujourd'hui à écrire, au propre comme au figuré, un nouveau chapitre de ma vie. Cela fait plus de 2 ans que cela me travaille : l'envie de m'envoler, de m'évader, d'aller à la découverte du monde et de ses habitants (mais aussi de ne plus travailler ! #retraitea40ans).

Depuis quelques semaines, lorsque l'on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds « Je suis aventurier ». Et cela suscite beaucoup de réactions !

Pourquoi « aventurier » et pas « voyageur » ? Ou même « explorateur » ? Pour moi, « voyageur » a un peu la connotation de « touriste ». Ce en quoi je ne me reconnais pas. Et puis, un voyage c’est « un déplacement d’une personne que se rend en un lieu assez éloigné » (merci Le Robert). Oui, vraiment, je ne me sens pas « voyageur ». Dans « explorateur » il y a l’idée de découvrir, d’aller quelque part où personne n’est jamais allé, un peu comme Christophe Colomb. Bon … en 2024, faut être balèze pour aller quelque part sur Terre où personne n’est allé avant ! Je pourrais me dire que les lieux que je vais voir sont nouveaux pour moi, que je vais les découvrir et les explorer. Mais non, « explorateur », ça ne me convient pas. Il reste « aventure ». La définition d’aventure comporte une notion d’imprévu mais aussi de risque – ce que je ne recherche pas. Mais c’est effectivement le terme dans lequel je me reconnais le plus : aller dans une région sans savoir ce que je vais y trouver, sans définir à l’avance les différentes étapes de mon périple, en me laissant guider par les découvertes et les rencontres.

Je n’ai pas envie de suivre une route toute tracée. J’ai envie d’écrire moi-même ma propre Histoire, mot après mot, jour après jour, chemin après chemin. Et surtout de prendre le temps !
Bon … si tu me connais, tu sais probablement que ce n’est pas un trait de ma personnalité, « prendre le temps ». Je suis plutôt dynamique, vif, lève-tôt, pressé même ! On dit souvent que je ne marche pas mais que je cours, que je ne me pose jamais (« un ressort greffé aux fesses » !). On peut parler de « contradiction », de « polarité » voire de « dualité ». Mais ça fait partie de l’Univers, de la Vie. Rien n’est ni tout blanc, ni tout noir. Ni tout lent, ni tout rapide. Et aujourd’hui je veux mettre plus de lenteur dans ma vie et moins de « vite-vite ».

En guise de mise-en-bouche en tant que néo-aventurier, j'ai volontairement choisi quelque chose de « facile », de court, de simple. Cela en référence au principe de permaculture selon lequel, pour mettre en place un système pérenne et durable, il convient d’« Adopter des solutions petites et lentes ». Tu comprendras logiquement qu'on ne part pas en solo et en autonomie pour traverser un pays sans préparation, sans tester son matériel, sans se confronter soi-même à la réalité du voyage. C’est l’un des objectifs de cette première sortie.

J'avais réservé ces quelques jours d'octobre depuis un moment. L'idée de départ était de naviguer sur une rivière et de parcourir une centaine de kilomètres en canoé. J'avais regardé plusieurs options dans mon secteur : me mettre à l’eau sur la rivière Aveyron, poursuivre sur le Tarn et finir sur la Garonne, ou alors parcourir le Tarn depuis le Sud du Massif Central jusqu’à Millau, ou encore descendre le long de la rivière Dordogne.

Pour des raisons d’accessibilité et de navigabilité j'avais choisi la Dordogne, et plus particulièrement le tronçon allant d'Argentat à Souillac. Partie très connue et bien fréquentée, je ne prends aucun risque. Pas de rapides qui pourraient me faire chavirer. Pas de barrage m’obligeant à sortir de l’eau et à porter tout mon matériel.

Malheureusement c'était sans compter sur la météo... Les pluies abondantes de ce mois de septembre 2024 ont en effet gonflé le débit de cette rivière et le niveau maximal autorisé pour naviguer a été dépassé. Et oui, la navigation sur fleuves et rivières est très réglementée. Sachez qu’il y a des horaires à respecter et surtout des niveaux d’eau au-delà desquels il est interdit de naviguer. Et il n’y a pas besoin que ce soit le déluge pour atteindre ces limites. Bref … Ce n’est pas grave, ça sera pour une prochaine fois.

Après un temps de réflexion et l’examen d’autres possibilités, je finis par me décider : ça sera de la marche et ce sera sur un tronçon bien connu de ma région : le chemin de Compostelle, entre Cahors et Moissac. Je ne suis pas attiré par le côté « pèlerinage » de ce chemin, mais il a l’avantage d’être bien balisé, largement fréquenté et de passer par de nombreux villages que je connais déjà.

Mes objectifs pour ces quelques jours sont : de prendre du temps pour moi, de laisser un peu de côté téléphone et ordinateur, de tester la marche sur plusieurs jours avec mon matériel et ma nourriture sur le dos et de dormir dehors en période automnale.

Marcher est une activité qui me plait beaucoup. J’ai déjà fait plusieurs marches/randonnées à la journée, parfois 30 ou 35km, j’ai déjà fait 100km en 5 jours lorsque je suis allé au Cap Vert en 2019 mais jamais avec 15kg sur le dos (et oui … je fais partie de ceux qui n’ont pas connu le service militaire).

A l’ère des trottinettes électriques que l’on prend pour aller au bout de la rue, on oublie parfois que pour nous, bipèdes, marcher est notre première manière de nous déplacer, que c’est inscrit dans notre code génétique comme voler pour les oiseaux ou nager pour les poissons.

Marcher me permet de prendre le temps. Sylvain TESSON écrit dans « Eloge de l’énergie vagabonde » : « Le pétrole nous a désappris que le monde était immense et que la patience du marcheur pouvait en venir à bout aussi bien que la vitesse de l’auto. Le moteur à explosion réduit en éclat le rapport naturel que notre bipédie devrait nous faire entretenir avec le temps et l’espace. Les fièvres modernes, les angoisses intérieures, ne viendraient-elles pas de ce que nous ne prenons la peine de marcher une journée entière ? Laisserons-nous le temps envahir à nouveau nos êtres ? Rééquilibrerons-nous la course de nos vies en renouant avec la lenteur ? Accepterons-nous d’user six heures d’efforts pour trente kilomètres ? »

Et oui … la démesure apportée par le pétrole. Vitesse et facilité à la place de lenteur et efforts. Lorsque j’ai pris conscience il y a quelques années de ce que représente concrètement 1 litre de carburant en termes d’énergie et de travail humain, j’ai pris une belle claque : 1 litre de carburant contient l’équivalent de 8 jours de marche à pied avec un sac de 10kg et un dénivelé positif de 2000m par jour ! 1 litre de carburant c’est des millions d’années de macération, de compression, de fossilisation … que l’on fait partir en fumée en à peu près 20 minutes... Ça ne te laisse pas pantois ? Bien sûr que j’ai une voiture. Bien sûr que je prends l’avion « de temps en temps ». Mais je cherche à le réduire et à le faire en conscience.

*** 66 jours de marche avec un chien ***

Mardi 8 octobre 2024, gare de Montauban. Pour rejoindre Cahors, point de départ de ma marche, j’ai choisi le train. De la même manière, une fois arrivée à Moissac, je prendrai le bus pour revenir à Montauban. Une boucle sans voiture ! Avec une particularité : être en autonomie pour les repas et le dodo. Rien d’extraordinaire mais ça implique que je dois prévoir ma nourriture et mon couchage. Je charge donc dans mon sac de 40L : une tenue de rechange par la nuit, un réchaud à gaz, du riz cuisiné, de la semoule de blé, quelques fruits secs, ma gourde de 1,5L, mon sac de couchage et mon hamac.

Oui, un hamac. Tout à fait ! Tu as bien lu. Je l'ai acheté l'an dernier et je l'ai testé quelques jours en Corse pur dormir à proximité de ma voiture de location. J'apprécie beaucoup ce mode de couchage qui me permet de m'affranchir des contraintes du sol (plat, caillouteux...), tout en étant au milieu des arbres. Moyennant quelques accessoires : une bâche (au-dessus) et une doublure (en-dessous), le confort thermique est très bon, même en ce début d'automne frais et humide. Je crois que ce que j’apprécie le plus c’est le mouvement de balancier. Ça me berce … !

Les voyages sont aussi l'occasion de faire des rencontres. Au matin du deuxième jour, je croise Nicole et son chien. Son sac est (encore) plus grand que le mien, laissant à supposer que son voyage l'est aussi. Le chien aussi porte son petit sac ! Il contient eau et croquettes. Je trouve cela à la fois génial et coquasse ! Deux heures plus tard, on se recroise à nouveau à la faveur de ma pause repas. Et là, le chien vient spontanément vers moi et se couche à mes côtés. Sa maitresse n’en croit pas ses yeux et jure que c'est la première fois que cela arrive. Elle immortalise la scène avec son appareil photo. Nous faisons brièvement connaissance. Elle me dit arriver de Suisse romande et marcher depuis 66 jours. Je suis stupéfait. Elle n'a pas l'air de vouloir rester et reprend son chemin en me souhaitant bonne route.

En fin d'après-midi, alors que le grand ciel bleu a laissé place aux nuages et à la pluie, je les retrouve au pied de Lauzerte. Elle m'explique ne pas vouloir aller en ville car les chiens y sont souvent refusés. Ça tombe bien : moins aussi je préfère m’épargner la montée vers le centre-village de Lauzerte qui est très certainement vide à cette saison et sous cette pluie battante. Nous contournons alors ce village touristique du Tarn-et-Garonne et nous bravons l'asphalte sans la pluie, éclaboussés par les véhicules qui nous croisent et qui doivent se demander ce que nous faisons là en de pareilles conditions. Elle me raconte ses difficultés à trouver des gîtes qui acceptent les chiens. Du coup, ils dorment presque toujours dans leur tente. Je lui raconte que moi je dors en hamac, au milieu des arbres. Au terme d’une ultime ascension, je décide de jeter l'ancre pour aujourd’hui. Elle et son chien continuent encore un peu à la recherche d'une grange, d'un hangar ou tout autre bâtisse pouvant les accueillir, eux et leur tente.

Le lendemain, alors que je reprends mon chemin de bonne heure, je me dis que je les croiserai peut-être encore. C’est comme ça lorsqu’on fait tous le même chemin, dans le même sens ! Je guette leurs silhouettes à l'horizon et finis par repérer des empreintes de pattes fraiches sur le sol détrempé. Je me plais à penser que je ferais un bon pisteur ! Un peu plus tard, je les rattrape en effet. Nous échangeons nos impressions sur cette nuit dantesque et comparons nos routes jusqu’à Moissac. C’est l’occasion de parler un peu plus. J'apprends qu'elle est mère de famille, 2 enfants presque adultes, agricultrice en moyenne montagne et que, bien qu’elle n’ait jamais marché autant, elle a décidé de prendre 4 mois pour elle, pour faire un break dans les sollicitations du quotidien, et parcourir le chemin Saint Jacques depuis la Suisse jusqu’à Compostelle, en Espagne. Quel courage ! Quelle force de caractère ! Cette rencontre a été très inspirante car ça pourrait tout à fait être moi dans très peu de temps …

Au terme de ma première journée, il me faut donc trouver un endroit pour dormir et m’installer. Je repère rapidement un petit bois à l’écart du chemin. Je fais un tour de repérage et décide de m’y arrêter. Le lieu me parait accueillant, bienveillant, très vert et lumineux. J’installe uniquement le hamac et j’attends une heure pour voir si quelqu’un se pointe ou passe par là. Personne ! Go pour le reste de l’installation, la toilette et le diner. A 19h30 il fera nuit et il faut que tout soit terminé. Ça fait un an que je n’ai pas dormi dehors, seul. J’ai mis un peu de temps à m’endormir. J’ai écouté les bruits, guetté les pas ou les lumières. Personne n’est venu, du moins aucun humain, parce que des animaux, ça c’est sûr que j’étais entouré : au petit matin, j’ai été réveillé par quelque chose qui farfouillait dans la litière forestière. Un mulot, un écureuil, un lapin ? Quelque chose comme ça mais je ne l’ai pas vu. Autre fait surprenant de cette première nuit : j’ai fait un rêve qui se passait à cet endroit précis. Ça t’est peut-être déjà arrivé : ton rêve se passe à l’endroit où tu es et tu n’arrives pas à savoir si c’est réel ou pas. Surtout que dans mon rêve j’étais plutôt spectateur. Troublant !

L’installation du deuxième jour fût complètement différente. La météo avait viré à la tempête (« Kirk »). De la pluie, du vent, des rafales à 60 ou 70km/h. Que faire ? Je suis trempé, crevé, je n’ai pas envie de marcher davantage. Je m’arrête dans la première forêt à peu près potable et je profite d’une accalmie pour m’installer. Sauf que je dois m’y reprendre à deux fois : mauvais écartement entre les arbres, branchages et arbustes au sol … Galère ! Une fois mon installation terminée, je change de tenue, je dine et je m’installe dans mon hamac en espérant que les rafales de vent n’arracheront rien. Perdu ! A peine quelques minutes plus tard, l’un des quatre coins de la bâche se détache … Je me relève donc et j’en profite pour améliorer l’aérodynamique de mon installation : je ferme le « nez » de mon abri ce qui obligera le vent à le contourner ! Après cela j’ai pu passer une excellente nuit et je me suis réveillé avec la patate pour attaquer la dernière étape !

*** Voyage intérieur ***

Marcher, et surtout marcher seul, est aussi l'occasion de faire un voyage intérieur, parfois méditatif, souvent introspectif.

Moi, quand je marche, forcément je pense ou repense à un tas de choses : cela peut être à des évènements passés (le fameux « L’année dernière à la même date, j’étais en train de … »), cela peut être à des questions techniques sur des projets en cours ou à venir (« Comment est-ce que je vais bien pouvoir gérer l’écoulement de l’eau sur la maison que je suis en train de construire ?! »), à des questions existentielles ou encore dans le domaine de la psychologie et du développement personnel.

En fait, au quotidien, je suis toujours en train de faire quelque chose. De sorte que même si je réfléchis à l’une de ces questions, je suis très rapidement rattrapé par le flot des tâches et obligations, et le véritable temps de réflexion passe à la trappe … En marchant, je ne fais rien d’autre. Donc ça laisse le temps à la pensée de se développer, de grandir, de muter. Et très souvent, presque à chaque randonnée solitaire, une idée majeure émerge ! Comme un Euréka. « Mais c’est bien sûr ! ».

Alors que j'installe mon premier bivouac, je repense à toutes ces personnes qui m'ont dit : « Mais tu pars seul ? Tu dors où ? Dehors ? Tu n'as pas peur ? »

Non je n'ai pas peur. Je mentirais si je disais que je n'aie aucune inquiétude. Bien sûr que je me pose des questions : « Vais-je trouver un coin pour m'installer ? », « Va-t-on venir me déranger ? », « Vais-je trouver des sources d'eau ? », « Aurais-je suffisamment chaud ? », et cetera, et cetera… Je ne m'attarde pas sur ces interrogations. Bien sûr que tout va bien se passer ! Je suis en France quand même ! Il y a tout ce qu'il faut en quantité suffisante. Je ne risque pas de manquer que ce soit, y compris de connexion réseau ! Pour être tranquille, je me fais discret : j'évite que l'on me voie m’installer et je reste dans le noir une fois la nuit tombée.

La particularité/l'originalité de parcours de ces 3 jours est qu'il m'emmène dans des lieux où je suis déjà allé. Cahors, Lascabanes, Montcuq, Lauzerte Durfort-Lacapelette et Moissac sont des villages où je suis déjà passé. Mais cette fois, j’y reviens à pied et avec un contexte et une inertie différents. Ce qui est assez troublant. C'est comme revisionner certains moments de ma vie mais sous une autre perspective, revoir un film tourné avec une autre caméra.

Le moment le plus intéressant était juste avant mon arrivée à Moissac. Ayant décidé de prendre le bus de 13h, il me fallait couper au plus court et longer la départementale 957. Cette route, je la prends souvent lorsque je fais un tour en moto (le tronçon entre Moissac et Durfort comporte un enchainement de virages au poil pour le jeune motard que je suis !) et à chaque fois je croise des randonneurs marchant sur le bord de la route. Je me suis toujours demandé : « Mais que font-ils là ? ». Et même de rajouter, sur le ton du jugement : « C’est bien la peine de faire le chemin de Saint Jacques si c'est pour marcher sur le bitume le long des bagnoles ! ».

Et bien aujourd'hui, c'est à mon tour d'être à leur place, sur le bitume, à esquiver voitures et camions. Un petit coup de pied de l’Univers comme il sait si bien le faire ! « Tu voulais savoir pourquoi ces gens que tu croises marchent le long de la route et non pas dans la forêt ou le champ ? Regarde-toi ! » Moi, je marche le long de la route parce que c’est le chemin le plus rapide pour rejoindre Moissac. Je marche ici parce que le GR passe ici sur quelques centaines de mètres.

« D’autres questions ? » Oui ! Les autres marcheurs marchent-ils ici pour les mêmes raisons ? Que pensent les conducteurs qui me croisent ? Une belle leçon d’humilité et un rappel sur le fait de ne pas juger les autres ou leurs agissements. On n’est pas à leur place et on ne connait pas leur parcours.

Quelques instants plus tard, j’arrive à destination. Cette mini-aventure se termine. Une expérience de plus. 70km parcourus en un peu plus de 48 heures. Malgré son format court, cette sortie m’aura appris beaucoup de choses : sur moi, sur mon matériel, sur les gens. Je suis rempli de gratitude pour tout cela et j’ai hâte de repartir ! Mais il faudra surement attendre 2025 …

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