Les Aventures de Jon : saison 1 - épisode 2

Madère : l'aventure vertigineuse

Jon

8/24/202523 min read

*** Une arrivée dans le noir ***

La première fois que l'on m'a parlé de Madère, c'était en 2019 lors de mon tout premier voyage. J'étais parti seul au Cap Vert sur les conseils de mon ami André. Là-bas j'ai rencontré un couple de Niçois qui m'ont vanté les mérites de cette île portugaise. « Si t'aimes crapahuter, il faut absolument que tu ailles à Madère ! ». OK !

Et puis, vous savez ce que c'est : le temps passe. On reporte à plus tard. On fait d'autres choses. Jusqu'à ce que l'idée refasse surface.

Et c'est comme ça que je me retrouve sur ce gros caillou posé au milieu de l'océan Atlantique à quelques 600km à l'Ouest des côtes marocaines à peu près à la latitude de Marrakech.

Au moment de sortir de l'aéroport, 2 objectifs :

- Ne pouvant l'emporter dans mes bagages (même en soute), il me faut trouver une bouteille de gaz pour pouvoir cuisiner et boire quelque chose de chaud.

- L'aéroport de Madère étant connu pour être l'un des plus "dangereux" au monde, l'atterrissage y est souvent incertain et les vols annulés ou déroutés, monnaie courante. Par précaution, je n'avais donc rien réservé pour dormir. Il va falloir remédier à ça !

Sauf que voilà, il est déjà 20h30 !!!

Ah oui ... j'ai oublié de vous raconter ... Quelques heures avant mon départ, la compagnie a annulé mon vol Toulouse-Lisbonne et m'a recasé sur le suivant. Ce qui a décalé ma correspondance et, au lieu d'arriver à 16h30, j’ai donc atterri à 20h30 ... Et franchement, j'avais vraiment aucune envie de dormir dans l'aérogare.

Je pars donc en direction de Machico, la ville la plus proche, située à environ 5km. Par chance, ici les magasins ferment à 22h ! 1h30 de marche et 2 magasins plus tard, c'est l'échec total : les infos trouvées sur Internet disent qui l'on trouve aisément du gaz dans cette ville se sont avérées fausses et archi fausses !

Il est à présent 22h et un petit crachin tout à fait inopportun commence. Que faire ? Le lieu" idéal" pour dormir que j'avais repéré (« Le mirador do Pico do Facho ») se situe en haut d'une colline à 30 minutes de marche. Est-ce que je cherche un coin où « dormir » en ville ? Genre un banc, un abris-bus, une église. N'importe quoi, du moment que je sois abrité.

C'est à cet instant que j'aperçois du coin de l'œil une voiture de police arrêtée à un stop sur ma droite.

Là, tout va très vite dans ma tête : « Merde ! Ils me prennent pour un vagabond (ce que je suis !) et ils vont m'emmener au poste, me verbaliser. Vite ! Il faut que je fasse comme si j'allais quelque part ». (Bien plus tard, me viendra l'idée qu'ils se sont peut-être tout simplement inquiétés pour moi et qu'ils voulaient s'assurer que le touriste que je suis, ne soit pas perdu et ne passe pas la nuit dehors sous la pluie et dans le froid. Ah … l'esprit humain !)

Bref, j'avance donc tout droit, d'un pas décidé et sans même tourner la tête vers eux, en direction du mirador de machin-truc, qui se trouve devant moi, quelque part en hauteur.

Je découvre très rapidement qu'ici, les montées, elles ne font pas semblant.

En 15 minutes, j'atteins les dernières maisons. Un dernier petit coup d'œil panoramique pour m'assurer que je ne passe pas à côté d'une solution qui m'évitera cette grimpette nocturne. Vous m'imaginez en train de faire la moue : « Non ? Vraiment ? Faut vraiment que je monte là-haut ? Bon ... ben … go ! »

Toujours persuadé que les flics me surveillent et vont me tomber dessus d’un moment à l’autre, je décide de marcher ... sans lumière ! Le sketch !

Me voilà, de nuit, dans un pays que je ne connais pas, dont je ne parle pas la langue, à monter pleine pente un petit chemin de pierre... Petit message pour rassurer ma chère maman : heureusement, je suis en 2025, je suis en Europe et j'ai du réseau partout.

A peu près au tiers de la montée, je sursaute en voyant une forme blanche devant moi. C'est quoi ? Un chien ? Non ! C'est une chèvre !

Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus surpris. Moi qui me croyais être le dernier débout par ici ou elle qui ne doit pas souvent voir du monde à une heure aussi tardive...

J'arrive enfin au bout du chemin et je trouve rapidement un coin pour inaugurer ma toute nouvelle tente (ben oui... sinon c'est pas drôle ! « On teste TOUJOURS son matériel AVANT de partir !!! »).

Heureusement, tout se passe bien et, hormis le bruit du vent, je passe une nuit tout à fait correcte.

Le lendemain matin je peux découvrir l'endroit où j'ai passé la nuit. C'est un petit coin de verdure, plutôt plat, faisant la jonction entre la route qui monte de la ville et le chemin côtier. J'y découvre les traces d'autres campeurs.

Je replie mon matériel et m'apprête à partir, mais avant de lever le camp, j'enfile mon poncho intégral, lui aussi tout nouveau ! Pour ce premier jour de marche, le temps est menaçant et un petit crachin accompagne ce premier réveil.

Au bout de quelques minutes de marche, je rencontre une autre chèvre. C’est l'emblème du pays ou quoi ? Je m'arrête et je regarde autour de moi.

Je m'interroge : pourquoi cette chèvre est-elle seule ? N'y a-t-il pas de troupeau ? De ferme ?

Quand tout à coup, je m'aperçois que je suis entouré d'au moins 20 chèvres ! Je reste scotché ! Comment n'ai-je pas pu les voir plus tôt ? Me revient alors une phrase de développement personnel comme quoi « on ne peut pas voir ce dont on n'a pas conscience ou connaissance."

Ça peut paraitre évident et pourtant on le vit tous très souvent. Par exemple lorsque l'on veut travailler un trait de son comportement, prenons les relations amoureuses (au hasard !), si on ne sait pas qu'il existe différents types d'attachement, différentes manières de se lier à l'autre, il n'est pas possible de se rendre compte de notre façon de faire, de comprendre où cela trouve son origine, et in fine de changer /d’évoluer.

Une leçon de psychologie par des chèvres madériennes !

Je reprends ma route, passe par Canical et prends la direction de Punta de Sao Laurenco », la pointe Est de l’île. C’est un lieu très touristique grâce à ses falaises et sa vue sur l'océan. Le lieu est aménagé pour accueillir tous les publics (et donc « tous les publics » viennent).

La pointe Est de l'île devait être le point de départ de ma traversée. Du coup, j'ai un « petit » 10 km de rab dans les jambes ! A présent : cap vers l'Ouest !

Après un deuxième passage par Machico pour casser une graine, je prends la direction de Porto da Cruz. Pour rejoindre ce village, je passe par une magnifique forêt composée des conifères au bois très rouge. Il y a aussi des fougères arborescentes. Ces plantes font partie des espèces botaniques les plus anciennes. Elles ont côtoyé les dinosaures l Elles ont 300 millions d'années ! (En comparaison, les pommiers ne sont apparus qu’il y a 50 millions d’années).

*** Toujours viser le sommet ***

Au menu aujourd’hui : une grimpette de 16km et 1800m pour rejoindre le fameux Pico de Arieiro, troisième plus haut sommet de Madère.

Ma balade commence par une gentille déambulation dans le hameau où j'ai passé la nuit. Je suis un petit chemin en fond de vallée, je passe entre les maisons, longe les jardins privés, j'observe les légumes qu'ils cultivent, comment les potagers sont organisés, compare les stades de développement par rapport à chez nous, en France.

Au bout d'une demi-heure, finie la rigolade. Le chemin s’arrête au pied d’un escalier. Je lève la tête au maximum et je vois que ça monte à perte de vue. Allez ! C’est parti. Un pas après l’autre. Une marche après l’autre. C’est comme cela qu’on découpe un grand objectif en sous-étapes réalisables. En quelques minutes le fond de la vallée a disparu. Je suis toujours au milieu des maisons et des jardins. Je m’imagine les locaux qui l’empruntent probablement tous les jours… Je me souviendrai longtemps de cette séance infernale de step qui dura vingt bonnes minutes ! L’exercice parfait pour avoir des cuisses en béton !

Une fois en haut, l’escalier débouche sur une petite route départementale qui passe dans le village. Je la suis en direction du sommet. Au bout de quelques km, je m'aperçois que je suis sur une arrête qui est de plus en plus étroite. Pourtant des maisons bordent toujours la route. Intrigué, je m'approche. Je constate alors que les habitations sont construites sur 3 niveaux et sont accrochées à une paroi vertigineuse. La vue est impressionnante mais c’est audacieux d’avoir construit des habitations comme ça. Vous imaginez un enfant qui joue et fait tomber sa balle ?

Je rejoins ensuite Ribeiro Frio, autre « coin à touristes ». « Ribeiro Frio » ça veut dire « Rivière froide » et le moins que l’on puisse dire c’est que ce petit coin porte bien son nom puisqu'il y règne un microclimat plus froid et plus humide qu'ailleurs ! Boue et brouillard garantis ! Passé cette attraction touristique, je quitte le goudron et retrouve un chemin en forêt.

Ça fait maintenant plusieurs heures que j'ai démarré mon ascension. Et ce qui devait arriver arriva : je me retrouve la tête dans les nuages ! Super ! Impossible de profiter du paysage. Optimiste que je suis, je me dis qu'au sommet il y aura du soleil !

Au bout d'un moment, je sors de cette forêt et me retrouve sur la côte Nord de l'île, en surplomb de l'océan. Au loin, sur ma gauche, j'aperçois ma destination. Le petit village de Porto da Cruz est enclavé entre 2 collines. Ce qui lui donne un charme fou. Je savoure les derniers km qui me conduisent là-bas.

Après cette première journée de 30 km, l'éternelle question de « Où vais-je dormir ? » se pose. Un petit coup d'œil à la carte me confirme que j'ai le choix entre des habitations et des falaises.

Mon choix se porte alors vers ce que je pense être une chapelle. Une fois sur place, je me rends compte qu’il s’agit en fait d’une stèle à l'air libre, avec l'éclairage public et un cours d'eau à proximité. Bon .... on va se contenter de ça !

*** Téléportation à l’Ouest ***

Mais une chose m’interpelle : en dehors des « coins à touristes », je ne croise personne. Ni autres randonneurs, ni locaux. Je ne suis pas inquiet de m’être perdu. Je me dis simplement que les gens doivent se contenter des lieux indiqués dans les guides touristiques et sauter de lieux en lieux grâce au pétrole.

Je poursuis ma marche et finis par me retrouver dans une jungle d'ajoncs. Les ajoncs sont des plantes à fleurs jaunes et avec de grosses épines. Je ne parviens plus à distinguer le chemin ou la piste que je dois suivre. Surement une conséquence de ce que j’évoquais tout à l’heure : le faible passage dans cette zone fait que la nature reprend sa place, engloutissant le chemin de randonnée. Le GPS me confirme que je suis au bon endroit.

Je parviens à sortir de ce passage sans bobo et me retrouve à présent sur un plateau, une sorte de longue prairie. Le brouillard est toujours plus ou moins présent. D’après ma carte, il reste environ deux kilomètres.

Un dernier effort et ça y est : les nuages se dissipent et je l'aperçois enfin. Le Pico de Areiro. Quelle joie d’arriver enfin au sommet après plus de 7 heures de marche.

Avant de faire une pause, je décide d’aller voir les fameuses falaises qui attirent tant de touristes (et qui arrivent ici en voiture ou en bus par centaines, il n’y a qu’à voir la taille du parking ! Il y a même une navette qui fait la rotation depuis le bas du parking vers le sommet, histoire de leurs éviter de marcher pendant 10 minutes !).

Ce chemin qui relie le Pico de Arieiro et le Pico Ruivo est connu sous le nom de « Chemin vers le paradis ». Il faut environ 3 heures pour aller d’un bout à l’autre. Malheureusement, il est actuellement fermé au bout d’un kilomètre à cause des incendies qui ont eu lieu en 2024.

Je profite alors d’une pause pour contempler cet endroit magnifique. Je me vois bien rester ici et admirer le coucher de soleil. Mais je dois me résoudre à accomplir ma dernière obligation du jour : trouver un coin pour monter ma tente et passer la nuit.

Je prends alors la direction de Funchal, ma prochaine destination. Une demi-heure de marche plus tard, une nouvelle épreuve se présente devant moi : un énorme rocher, lui-même entouré d'un océan de plus petits rochers. Plus de chemin. Juste plein de blocs. Pourtant je suis bien à l’endroit indiqué par le GPS. Je commence à progresser en sautant de bloc en bloc, en essayant de rester au plus près de la trace GPS, mais au bout d'un quart d’heure, après plusieurs demi-tours et d’hésitations, mon intuition me dit qu’il ne faut pas que je reste là. Je rebrousse chemin jusqu’à sortir complètement de cette zone et rejoins un chemin qui part sur la gauche en direction du fond de la vallée où coule une levada. C’est un canal d’irrigation qui transporte l’eau de la montagne vers les zones habitées.

Et puis d'un coup, à l'orée de la forêt, je l'aperçois ! Dès que je le vois, je sais que c'est lui. Mon « coin dodo » de ce soir ! C’est un petit coin à peu près plat, entre les arbres, à l'abri du vent qui s'est levé entre temps. Parfait !

J'ai à peine le temps de m'installer que la nuit est là... C'était juste ! Je mange à l'intérieur de la tente et m'endors juste après sans trop de difficulté.

En ce 3ᵉ jour, la mission est simple (c'est toujours simple avec moi – enfin au début !) : rejoindre l’autre bout de l’île, côté Ouest, en bus pour contourner la zone interdite au centre de l’île.

Mais simple ne veut pas dire facile ! Il est 7h du matin. Le bus part à 10h15. Je suis à 11km de Funchal et je dois aussi trouver l'unique magasin de sport de la ville pour acheter une bouteille de gaz. Pas le temps de rêvasser !

Le chemin n'est que de la descente, avec une vue splendide sur la capitale et l'océan. J'en prends plein la vue ! Après trois heures de marche, je remplis tous mes objectifs et j’arrive à l'arrêt de bus avec suffisamment de marge pour déguster des pastels de nata, les traditionnelles pâtisseries portugaises. Le bus va me conduire jusqu’à Porto Moniz en longeant toute la côte Sud et Ouest. C'est absolument magnifique !

Après plus de 60km de marche en 2 jours et demi, je savoure d'être assis et me laisse transporter durant ces 3 heures. Le bus me dépose au pied des célèbres piscines naturelles. L'endroit est d'ailleurs complètement bondé, à tel point que je décide rapidement de prendre la tangente à la recherche d'un lieu calme et isolé pour cuisiner mon repas (le premier repas chaud depuis mon arrivée).

Vers 15 heures je reprends mon chemin. J’ai prévu de rejoindre la forêt de Fanal. Je longe la côte en direction de Ribeiro de Janela, petite ville côtière située à à peine 4km de là. J'emprunte une route jonchée de blocs de pierre. Il s'agit d'une ancienne route à présent fermée à la circulation depuis la construction du tunnel voisin.

*** Tout au bout à l’Est ***

Sachez que Madère est traversée de part en part par des dizaines de tunnels. La raison est simple : les abords de l'île étant très raides, il n'y a pas de place pour des routes, ni sur la côte, ni dans l'intérieur des terres.

Justement, en quittant Ribeiro de Janela, le chemin s'élève d'une manière assez brutale ! L'ascension reprend et les cuisses chauffent à nouveau. Il faut reconnaitre que depuis le matin, elles n'avaient pas rencontré trop de difficultés !

Sur les coups de 17h30, je tombe sur un coin sympa : une petite aire de pique-nique équipée d'un barbecue en pierre et d'un robinet ! Jackpot ! C’est l'occasion parfaite pour écourter ma journée, me poser un peu et profiter de la fin de journée, avec peut-être même un coucher de soleil. Faire ma toilette intime serait aussi une bonne chose, parce que je ne voudrais pas dire mais ma dernière douche remonte à plus de 3 jours !

Au cours de cette belle soirée, je prends le temps de faire le point et de vérifier une information entendue durant la journée : un avis de tempête a été émis par le lendemain soir avec une alerte de « niveau jaune » pour les hauteurs de l'île. Cela veut dire des vents de 70 à 90km/h.

Je n'en ai pas parlé jusque-là, mais depuis que je suis arrivé, j'ai froid. La journée, ça va. Mais les nuits sont froides. J'ai un duvet prévu pour 10° et il est un peu juste... Je n'ai pas mangé de repas chaud pendant 2 jours. Cet avis de tempête n'arrive vraiment pas au bon moment puisque j'avais justement prévu de retourner vers le centre de l'île, vers les plus hauts sommets ...

Grâce à Internet, je peux accéder aux cartes de randonnées ainsi qu'à des applications qui font les calculs pour moi. Je prends donc la décision de modifier mon itinéraire et de prendre la direction de la côte Sud où, normalement le temps devrait être meilleur.

*** Une journée extraordinaire ***

Dans tous les films et romans, vous avez différentes parties : d'abord l'introduction (on fait connaissance avec les personnages, le contexte, l'environnent), puis viennent les péripéties (les petites histoires pour divertir et faire passer le temps), puis arrive le coup de théâtre (c'est l'élément qui réveille le public, l'histoire rebondit et prend une tournure nouvelle), suivi par l'arc (ce moment de forte tension, où tout se joue, où le héros rassemble toutes ses forces pour vaincre le grand dragon vert).

Et bien dans mon histoire, on en est là, sauf qu'il n'y a pas de dragon vert !

Après une bonne nuit de sommeil, je prends donc cette nouvelle direction. La première partie du chemin est très agréable, petite forêt assez dense correctement balisée. La température est fraiche et l'air humide.

Après une demi-heure de marche, je rejoins une levada. Le chemin est donc parfaitement plat. La difficulté réside plutôt dans la nature du sol et l'état de la forêt : au sol, flaques d'eau et boue se succèdent. Je dois jongler : un coup je passe par la droite sur le talus, un coup je passe par la gauche en montant sur le muret de la levada. Attention à ne pas tomber dans l'eau !

Parfois la levada est abimée et l'eau en sort, se répandant alors sur le chemin (heureusement je suis venu avec des chaussettes étanches !). Parfois c'est le chemin lui-même qui est en mauvais état : éboulement de pierres, chutée d'arbre ou de branche, ravinement ...

On a facilement tendance à oublier que la Nature est vivante et que rien n'est immuable. On a l'habitude de nos routes goudronnées et de nos maisons en béton. On pense que tout dure toujours (à l'échelle d'une vie). Mais ce n’est qu’une illusion. Je croiserai un peu plus tard une équipe d'ouvriers qui entretiennent les chemins. Ce sont les seuls que j'ai croisé durant tout mon séjour.

Et puis d'un coup, le GPS me fait tourner à 90° sur la droite. Je m'arrête net. Si je n’avais pas sous les yeux une carte m’intimant de tourner, jamais je n’aurai pu savoir que je devais tourner là : aucun panneau, aucune trace au sol.

Effectivement, en regardant attentivement et avec un peu d’imagination, il y a bien un petit quelque chose, des traces légères, presqu'infimes, d'un sentier. Après ces quelques kilomètres le long de la levada, le contraste est fort.

Autre aspect pour lequel le changement est radical : la pente. Cette nouvelle direction est en effet complètement dans le sens de la pente. Donc si je résume : c'est pentu, glissant, il n’y a pas de chemin au sol !

Hmmm …. Et bien allons-y !

J'avance tranquillement mais avec une vigilance maximale. C’est probablement le plus mauvais endroit pour me blesser. Je m'arrête régulièrement pour vérifier sur le GPS que je suis sur le bon chemin, enfin … dans la bonne direction quoi ! A vue de nez, j'en ai pour 2km comme ça, soit moins d'une heure.

Au fur et à mesure que j'avance, le versant de la colline se transforme en une sorte d'arête : en plus de devoir surveiller la pente devant moi, il faut maintenant que je fasse attention à ne pas tomber ni à droite, ni à gauche.

Hmmm …. Et bien allons-y !

Mais la difficulté augmente encore : jusqu'ici, c'était une petite descente, un peu glissante mais sans danger majeur. A présent la pente est tellement inclinée que je dois me tenir ou m'assoir, des pierres ou des racines essaient de me faire des croche-pieds, mieux encore des branches mortes ou des pierres instables se déguisent en fausses prises prêtes à se dérober et à m'emporter avec elles si je ne teste pas leur solidité avant de mettre mon poids dessus. Un véritable guet-apens truffé de pièges mortels. C'est comme cela pendant 20 à 30 minutes. Je crois que je n'ai glissé sur les fesses qu’une seule fois.

Arrive alors « l’épreuve finale ». Ça y est ! J'en vois le bout. _Quelques mètres plus bas se trouve un chemin plat. Mais comment y descendre ? Je regarde autour de moi et la seule option que je trouve est un filin en acier attaché, là, en guise de corde de rappel.

Hmmm …. Et bien allons-y !

Une fois ce petit mur d'escalade franchi, la récompense est là : une magnifique rivière coule dans le fond de cette vallée. En bonus, le ciel s'est dégagé et voir ce bleu azur me remplit de joie. Je profite de ce cadre magique pour faire une pause et regarder la carte.

Vous devinez la suite ? Mais si ! Allez ! Le chemin se trouve ... de l'autre côté de la rivière ! Vous imaginez bien que les mecs ils n’ont pas mis de pont ... Il va falloir traverser.

Il y a un peu de courant, entre 20 et 40cm d'eau. Le risque le plus important c'est de basculer et de tremper mes affaires. Donc je me déchausse. Je range l'électronique à l'abri dans un sac étanche. Et je me lance. En 1 clin d'œil je suis de l'autre côté, prêt à prendre d'assaut la montagne suivante.

Je crapahute un peu et retrouve une autre levada. Chouette ! Ça redevient plat. Je vais donc pouvoir me reposer un peu. Que nenni ! C'est à ce moment-là que je rencontre ... mon premier tunnel. Je le savais avant de venir à Madère : il y a beaucoup de tunnels le long des levadas car ils permettent de traverser les montagnes et amener l’eau plus rapidement aux villages. J'ai pris ma frontale spécialement pour ces tunnels qui peuvent faire 100 m de long, comme ... 1km !

Heureusement, ce tunnel de bienvenue est facile : à peine entré, j'aperçois la lumière de la sortie. Mais ayant réussi cette première épreuve, j'ai le droit de passer au niveau supérieur, voire très supérieur. Je crois qu'à l'entrée de ce 2e tunnel un panneau indiquait « longueur 1100m ». C’est long mais avec ma frontale allumée, je rentre confiant dans ce deuxième tunnel. Je me rends vite compte que ce tunnel est bien différent : le plafond est plus bas et je dois plier les jambes pour passer. Ensuite, il n'est pas simplement humide avec des flaques au sol, il est carrément inondé ! Et mes chaussettes étanches ne serviraient à rien. Il faut que je progresse en marchant sur la murette qui sépare le chemin et la levada. Vous imaginez le tableau : moi, sac de 50L sur le dos, frontale sur la tête, jambes fléchies, debout sur une poutrelle de 10cm de large, avec à droite 30 à 40cm d'eau et à gauche 1m d'eau. Et devant moi : 800m de tunnel.

Hmmm …. Et bien allons-y !

Franchement ? J'ai super bien géré cette partie. J'ai eu un bon équilibre, je me suis fait aucune frayeur. Le plus compliqué c'était de repartir après un arrêt et d'avancer sans regarder mes pieds sous peine de ne plus éclairer mon chemin. En plus, coup de bol : je n'ai croisé personne. Vous imaginez être à 2 sur une poutrelle comme ça ? Qui cède la priorité ? Que devient la galanterie dans une telle situation ?

Une fois sorti de ce tunnel, je me dis qu'il serait peut-être opportun que je m'arrête pour déjeuner (et oui … tout ça avant midi !). Un repas chaud, une cascade. Il ne m’en faut pas plus pour être heureux !

Une heure plus tard je repars. Le GPS me dit que, ça va monter dur. Et le GPS ne s'est pas trompé ! Je m’engage sur un chemin de 3m de large, accessible en 4x4, encombrés de nombreux débris charriés par les dernières pluies torrentielles. Progressivement, l'atmosphère se fait de plus en plus humide. Il commence même à pleuvoir et je dois mettre mon poncho pour la deuxième fois du séjour.

Plusieurs questions se mettent alors à fuser dans mon esprit : Qu’est-ce que je viens faire dans un endroit pareil ? Pourquoi est-ce que je dois emprunter des chemins comme ceux-là ? Quel est le but de tout ce dénivelé ? Une petite voix à l’intérieur me répond alors « Pour te préparer à la Corse mon coco ! »

Au bout de 2h environ, j'arrive au sommet, à nouveau dans une brume épaisse et un vent à décorner un taureau. Ça caille ! Je marche à présent sur un chemin de terre, ou plutôt de boue, où les traces de véhicules sont nombreuses. J'aperçois une chaine qui ferme la route et un panneau adressé à ceux qui viennent d'en face. Arrivé au panneau, je peux lire « Accès interdit ». Promis juré : dans l'autre sens, je n'ai croisé aucun panneau ! Mais ça explique bien des choses.

Je continue de progresser dans ce brouillard. Je suis au sommet et devrais bientôt arriver sur une route. Et qui sait, peut-être même croiser des gens !

Pour la route, c'est bon ! Même si je n'aime pas marcher sur le macadam, je vous avoue que là ça me soulage un peu. Pour les gens, c'est raté : qui viendrait se balader, comme ça, dans cette purée de pois, dans le vent et dans le froid ? A part moi !

A la place, c'est une vache qui apparait. On dirait que j'ai le chic pour me retrouver avec des animaux dans des endroits improbables. Mais j'ai de la peine pour elle : elle boite. Si je m'approche d'elle, elle s'enfuit. Que faire ? Avec cette météo, je suis incapable de voir s'il y a des habitations par ici. Elle n'a pas l'air de souffrir. Je décide donc de poursuivre ma route en lui souhaitant de retrouver son fermier rapidement.

Qui dit sommet, dit descente ! Allez ! Le plus dur est fait. Il me reste à descendre vers la prochaine ville et trouver un endroit pour dormir. Dit comme cela, c’est simple.

Le temps se dégage un peu. Le soleil parvient à nouveau à percer. J'enlève quelques couches de vêtements car il fait vite chaud sous un poncho. On dit qu'à Madère on peut avoir les 4 saisons dans la même journée. On n’en est pas loin.

La descente se passe bien. J'arrive rapidement à une zone de sylviculture. Le vent souffle dans mon dos et me rappelle qu'une tempête est prévue pour cette nuit. Je commence à guetter les endroits où je pourrais poser ma tente.

« Là c'est plat mais trop exposé au vent. »

« Ici c'est abrité mais c’est sous les arbres. Donc dangereux pendant une tempête. »

« Ah ! Là c'est pas mal : c'est plat, abrité, pas d'arbre. Sauf que c'est visiblement un terrain privé puisqu'il y a de jeunes fruitiers et que j'ai aperçu une maison pas loin. »

Je me pose un instant à cet endroit. Que faire ? A force de refuser les opportunités, je vais me retrouver bloqué. Ne dit-on pas que « le mieux est l'ennemi du bien » ?

Je décide d'interroger mon intuition. Je me tourne à l'intérieur de moi, ferme les yeux et prends quelques respirations. Je me pose la question : « Est-ce que je me sens de passer la nuit ici ? »
« Non »

La réponse est rapide et claire. Je décide alors de faire appel à mes alliés, à mes guides. Vous savez : ceux qui m'ont répondu tout à l'heure pendant la montée. C'est un peu comme une prière, sauf que je ne m'adresse pas à Dieu, ni à Jésus. On peut demander beaucoup de choses mais il faut que ça soit réaliste et honnête. Attention à la formulation ! Il faut être précis ! Si vous dites : « Je veux manger un repas chaud ce soir » vous pourriez vous retrouver avec une soupe, chaude mais horrible.

Je demande alors : « Chers guides, je vous demande de mettre sur ma route un endroit sûr où je pourrai passer la nuit en sécurité ». Et je reprends mon chemin convaincu que ma demande a été entendue.
Moins de 10 minutes plus tard, je tourne la tête sur la droite et je vois une maison qui pourrait bien être inoccupée : les portes et volets sont fermés, l'herbe est haute. Je m'approche discrètement. Je trouve une porte d'entrée bloquée avec un bout de bois. J'entre. C'est vide.

Bingo ! Je vais pouvoir dormir ici ce soir !

C’est assez incroyable ! Bien sûr, on peut dire que c'est le hasard, que des maisons abandonnées, il y en a par centaines sur l'île. N 'empêche que moi j'y crois. Il m'est arrivé suffisamment de trucs dans ce style pour me convaincre, moi et mon background scientifique et cartésien.

Je m'installe alors discrètement dans cette pièce principale. C'est d'ailleurs la seule qui soit accessible : la porte qui mène au couloir est fermée à clé. Je tire une corde pour faire sécher mon linge, mange et me couche dès la tombée de la nuit.

*** Dernière ligne droite ***

La nuit a été bonne et honnêtement je n'ai pas le souvenir d'avoir entendu la tempête durant la nuit. Au programme de ce cinquième et dernier jour : regagner la côte et mon hôtel à Ribeira Brava. Dès que je prends la route, je suis au milieu des habitations. Finie la pampa !

La vue est magnifique : je suis à 700m d'altitude et j'ai devant moi, là-bas en point de mire, l'océan. Je reconnais les villages car j'y suis passé avec le bus l'autre jour.

Entre chacun d'eux, le chemin descend, rejoint un cours d'eau à sec puis remonte par retrouver les habitations. Je croise un supermarché et en profite pour faire quelques provisions en vue de célébrer mon parcours.

Je longe ensuite l'océan via des chemins côtiers. Je manque de me perdre à Ponta Do Sol, n'arrivant pas à décrypter mon GPS. Et finalement, vers 16h, au bout de 28km tout de même, j'arrive à destination !

Ça y est ! C'est fait ! Je l'ai fait ! Ce soir je dors dans un lit. Avec une vraie douche et un vrai repas que je n'aurai pas à cuisiner.

Quelle joie. Quel soulagement aussi. Que d'aventures et de souvenirs.

***

Durant ces 5 jours et ces 5 nuits, j’ai vécu des moments uniques, à chaque fois différents.

J’ai parcouru 120km. J’ai longé la côte. Je suis monté presque au sommet de l’île. J’ai joué les funambules. J’ai traversé des paysages absolument plus beaux les uns que les autres. J’ai porté sur mon dos tout ce qui m’était nécessaire pour vivre pendant ce séjour.

Je suis tellement heureux et fier d’avoir fait cette aventure, qui plus est seul.

Madère est une île à la fois magnifique et exigeante.

Et une chose est sûre : Madère, on se retrouvera !